Après le chaos – Manufacture des Abbesses

Après le chaos – Manufacture des Abbesses : Véronique Augereau sert magistralement le texte d’Élisabeth Gentet-Rabasco, qui raconte une mère dont le fils a commis l’indicible. Une pièce dont on sort en disant « oh putain », en vérifiant bien que tout est resté normal, que c’était bien du théâtre.

Sur la scène, une chaise, couverte d’un drap blanc, comme on en voit dans les maisons de famille désertées, pour éviter la poussière. Deux écrans vont du sol au plafond, l’un plus en avant, l’autre plus large, on y voit de la neige, celle des écrans vides, dans laquelle s’étale une masse rouge. Véronique Augereau entre sur la scène, lentement. Pas lui… Non pas lui… J’écarquillais mes yeux comme si mes orbites allaient les expulser hors de mon crâne…

On ne saura pas son prénom. Hier, dans sa ville, il y avait une fête, une fusillade, elle a tout suivi à la télévision, 19 morts, un massacre, elle a pensé aux familles, aux mères. Ce matin, la police est là, qui lui annonce la mort de son fils. Très froidement. Il est l’auteur des faits. La voilà en garde à vue, inquiète du sort de ses deux autres enfants, elle rentre chez elle, les retrouve. Doit faire face.

Véronique Augereau a pris mon cœur dans sa main en entrant sur scène, et l’a serré dans son poing. Jusqu’à ce que la dernière goutte d’empathie soit sortie. A la fin du spectacle, elle l’a glacé, brisé en menu morceaux.

Après le chaos est une pièce qui se voit, qui ne se raconte pas. Une pièce que le spectateur reçoit dans un silence de béton, tellement il est saisi par ce qui se déroule sur scène. Il n’y a pas un bruit dans la salle, quelques Ouch choqués par moment. Au début, pas après.

Le texte est fort, puissant. Très descriptif, pas besoin de montrer, il suffit de dire, les images viennent d’elles mêmes. On voit cette mère, qui cherche comment faire face. Son mari, cassé. Le frère, la sœur, ceux qui sont encore là, ils ont grandi, mûri, d’un coup. La famille, les amis, qui ne sont plus là, ou seulement pour calmer leur conscience. Les journalistes, les voisins. Jusqu’à ce qu’elle arrive à dire l’indicible.

J’étais concentré sur la voix de Véronique Augereau, sur sa musique funèbre, lente, elle est phénoménale, elle sert magistralement ce texte qui l’habite. Je pouvais fermer les yeux sans rien perdre. Sur les écrans des ombres passent, qu’on ne voit pas, on y jette un coup d’œil de temps en temps, pour respirer. Une bande son qui n’apporte rien, trop présente, presque gênante.

Les spectateurs applaudissent, longuement, Véronique Augereau, tellement dans le rôle qu’elle ne peut ajouter un mot. Quand la lumière revient, ils restent assis, en silence, finissent par se lever. Poussent un long soupir, sortent, les yeux humides, porteurs du sort de cette mère, de ses trois enfants. J’ai mis du temps à m’habituer à l’idée que dehors tout était normal, que c’était du théâtre. Le monde entier est un théâtre.

A La Manufacture des Abbesses jusqu’au 06/04/22
Lundi, mardi, mercredi : 21h00 / dimanche : 20h30

Texte : Élisabeth Gentet-Ravasco
Avec : Véronique Augereau
Mise en scène : Stéphane Daurat

Visuel : Fanny Gaëlle Gentet

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