Le joueur – Dostoïevski – Festival NTA – Nouveau Théâtre de l’Atalante

Le joueur de Dostoïevski dans le cadre du festival NTA – Nouveau Théâtre de l’Atalante : une double mise en abîme par Aurélien Piffaretti et Philippe Cotten, dans la perspective d’un tableau de Magritte, dans celle de sa douleur quand elle devient savoureuse.

D’un côté de la scène, une rangée de praticables. Au fond, un rideau blanc, une table. Deux chaises, un fauteuil. Une guitare. Une pièce d’échecs géante, la forme d’un pion allongé, dotée d’un bras. Alexeï Ivanovitch entre, en peignoir, lunettes noires, mug à la main, il prend la guitare. Oh connais-tu comme moi la douleur savoureuse… On est donc dans le rêve d’un curieux… Voilà un an et huit mois que je n’ai plus mis le nez dans ces notes

Nous sommes à Roulettenbourg, dans la demeure d’un vieux général. L’argent manque, on espère le décès d’une grand mère. En l’attendant, le général entretient la maisonnée en s’endettant auprès d’un marquis français. Alexeï Ivanovitch, noble désargenté, est le précepteur des enfants, il est amoureux de Polina, la belle fille du général. Il lui promet sa vie, elle lui demande d’aller jouer pour lui à la roulette, elle a besoin d’argent. Alexeï Ivanovitch y va, découvre le gain, se convainc que lorsqu’il joue pour lui, il ne peut que gagner. Alors il joue, pour lui. Gagne, perd. Plus tard, il se retrouve dans cet étrange endroit, il relit ses souvenirs, raconte l’histoire.

Entre barbe échevelée et regard fou, Aurélien Piffaretti donne l’image d’Épinal d’un russe fou, et c’est bien de folie qu’il s’agit en première intention, la folie du jeu. La folie de l’argent de hasard, jeu ou héritage, seul moyen pour chacun des personnages de cette histoire de sortir de l’impécuniosité à laquelle il a été réduit. La folie du jeu, quand il ne joue plus par espoir du gain, mais par addiction. En deuxième intention, la satire devient sociale. Le gentleman ne s’intéresse au jeu que pour en comprendre le fonctionnement, certainement pas par espoir de gain, c’est réservé à la plèbe, à la racaille. Le gentleman russe est d’ailleurs incapable d’amasser du capital, il ne sait que le dilapider celui qui lui manque. Le gentleman allemand, lui, en amasse par son travail honnête. Le gentleman français, si peu fiable… Sociale, et politique à d’autres moments où on entendra des échos de Marx.

En troisième intention, le parti pris. Dans une mise en scène agile et jubilatoire de Philippe Cotten, Aurélien Piffaretti occupe toute la scène, il s’adresse aux spectateurs comme à un public qui n’existerait que dans les brumes de sa folie. La scénographie et la lumière l’emmènent petit à petit dans La Naissance de l’Idole de René Magritte, dans une belle mise en abîme qui va petit à petit le recréer. Un ensemble qui donne force, profondeur et actualité au texte de Dostoïevski. Qui invite le spectateur à revisiter son rapport au jeu, à l’argent, sa vision des strates sociales dans lesquelles il évolue. A poser sa réflexion, le jeu, la douleur savoureuse du jeu, la sensation qu’on éprouve quand on est seul et qu’on mise la seule pièce qu’il nous reste. On est alors face à soi même. Une sensation qu’il retrouvera dans d’autres circonstances, à lui de savoir lesquelles, à lui de savoir ne pas s’y perdre.

Je suis sorti séduit par le spectacle. Par la cohérence de cette mise en abîme, le jeu libératoire d’Aurélien Piffaretti, la mise en scène fluide de Philippe Cotten, la malignité de la scénographie et des lumière. Par l’élargissement de leur réflexion à tous les moments où on se met volontairement en situation de danger, pour savourer la sensation d’un tel instant.

Au Nouveau Théâtre de l’Atalante – 14-15-16/12/22
19h00

Texte : Fédor Dostoïevski
Avec : Aurélien Piffaretti
Mise en scène : Philippe Cotten

Visuel : René Magritte

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