Le Grand Inquisiteur

Qui sont les Grands Inquisiteurs du vingtième siècle, ceux qui veulent prendre un contrôle total pour imposer un message de liberté ? Peut-on les démasquer ? Sylvain Creuzevault apporte sa vision, forte, actuelle, vraie, à l’Odéon, dans une forme qui peut parfois déstabiliser.

(c) Simon Gosselin

Le rideau est baissé, deux hommes sont en train de coller des lettres, pour écrire un slogan, « Dieu éternel, Ainsi soit-il », puis un autre « Eternelle rébellion quoi qu’il en soit ». Ils entament une discussion, « Aliocha, dis, Dieu, il existe, ou il n’existent pas ? », s’adressent à la salle, « Quand deux russes sont ensemble, que font-ils ? … Ils boivent, et se posent les questions éternelles. » L’un est chevelu, barbu. Christique. Ils posent une situation, l’Espagne du quinzième siècle, Jésus s’y trouve, est reconnu, croise l’enterrement d’une enfant, qu’il ressuscite à la demande de sa mère; de loin, le Grand Inquisiteur a tout vu, il met Jésus en prison.

La pièce commence, on est dans la cellule, le Grand Inquisiteur entre, il parle. Il défend le message de liberté du Christ, il se bat pour lui, l’Eglise le porte sur le monde. Pour que l’Eglise puisse efficacement imposer ce message de liberté, il ne faut pas que Jésus y attente par des miracles. Cette première séquence est glaçante, hypnotisante. Un très long monologue, magistralement interprété par Sava Lolov, un texte fort que j’ai suivi pendant près d’une demi heure sans que mon attention ni ma compréhension ne baissent.

La séquence suivante voit intervenir Margaret Thatcher, Donald Trump, Joseph Staline, une sélection d’inquisiteurs du vingtième siècle. Je suis moins convaincu par l’aspect parodique, trash, presque facile, de cette séquence qui part un peu dans tous les sens. Peut-être parce que ces inquisiteurs là sont morts, que d’autres inquisiteurs sont vivants, insidieux. Plus anonymes, ils veulent imposer leur norme, leur normalisme. Protéiformes, ils s’attaquent au journal qui caricature, à la jupe trop courte, à la jeune femme qui affirme son mode de vie. Réducteurs, ils confondent volontairement liberté et provocation.

La dernière séquence s’appuie sur une interview d’Heiner Müller, voit l’intervention de Karl Marx. A nouveau un texte fort, qui se suffit à lui même, qui mérite d’être écouté avec attention. Parfois transcrit sur le fond de la scène, pourquoi pas.

Le Grand Inquisiteur explore les tentations de Jésus dans le désert, la troisième surtout, il s’agit de dominer le monde, de prendre le contrôle pour imposer un message de liberté, en éliminant tous ceux qui entraveraient le message, en incitant les autres à abandonner plus ou moins volontairement leur liberté pour vivre le message.

Un texte fort, actuel, vrai, dans une forme qui peut déranger. Peut-on démasquer les Grands Inquisiteurs quand ils n’ont pas de visage ?

A l’Odéon jusqu’au 18 octobre 2020
Du mardi au samedi : 20h00 – dimanche : 15h00

D’après : Fédor Dostoïevsky
Adaptation et mise en scène : Sylvain Creuzevault
Avec : Nicolas Bouchaud, Sylvain Creuzevault, Servane Ducorps, Vladislav Galard, Arthur Igual, Sava Lolov, Frédéric Noaille, Sylvain Sounier

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