Deux Mains, la Liberté – Studio Hébertot

Deux Mains, la Liberté au Studio Hébertot : Antoine Nouel fait revivre Felix Kersten, le médecin d’Himmler, qui a obtenu la libération de plus de 100.000 personnes en contrepartie de ses massages. Un grand bravo à ce travail de mémoire, à la performance des acteurs. A voir. Absolument.

Felix Kersten. Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ? Pas vraiment. Un homme, en Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale, dont la position a permis d’en sauver beaucoup d’autres… vous pensez immédiatement à Oscar Schindler, qui a sauvé 1.000 à 1.200 juifs, au film que Steven Spielberg lui a consacré.

Felix Kersten était le médecin d’Heinrich Himmler, le Reichsführer des SS, qui avait la responsabilité des camps, qui était chargé de mettre en œuvre la Shoah. Felix Kersten a sauvé au moins 100.000 personnes, dont au moins 60.000 juifs. Les historiens savent le rôle qu’il a joué. Il a été proposé pour le prix Nobel de la Paix, le grand public ignore son nom, sauf à avoir lu Les Mains du Miracle de Joseph Kessel.

Antoine Nouel, arrière petit fils de Paul Claudel, a pris la plume pour vous raconter son histoire, pour lui rendre hommage, pour que son histoire vive. Dans Deux Mains, la Liberté, il nous présente son Felix Kersten.

Sur la scène, à cour comme à jardin, deux tentures rouges vif, cercle blanc, svastika noire. D’un côté, un divan; de l’autre, Himmler en uniforme vert lit Mein Kampf. Au fond, des images d’un train qui avance dans la campagne, d’un tunnel à l’autre. Voix off : le train à destination de Ravensbrück a été dérouté vers la Suisse, les portes sont ouvertes, 3.000 personnes en descendent. Rudolf Brandt, le secrétaire personnel : le Docteur Felix Kersten est arrivé, je le fais attendre comme tous les autres ?

Felix Kersten n’attendra pas, Himmler souffre. Il le masse, le soulage, lui prescrit un repos impossible. Il reviendra, Himmler lui promet de le payer, d’une façon ou d’une autre. Ce sera d’une autre, la libération de quelques proches. Accordée.

Au cœur de la guerre, une relation à trois va s’installer. Kersten soulage le Reichsführer, lui demande des libérations. Une partie est accordée par Himmler, toutes sont ordonnées par Brandt. Plus la guerre avance, plus la nombre de libérations demandées est élevé. 4, 10, 20, 40…. 20.000… En mars 1945, Kersten obtiendra de Himmler qu’il n’exécute pas l’ordre direct de Hitler de faire sauter tous les camps avec tous leurs occupants.

Antoine Nouel prend le temps d’installer ses trois personnages, dans toutes leurs ambiguïtés.

Kersten est un homme bon, généreux, qui sauve des vies. Il est un peu imbu de sa personne, il s’intéresse d’abord à protéger sa famille, ses proches. S’il soigne un corps, c’est le corps du Reichsführer, il l’appelle comme ça, n’utilise pas son nom, est-il vraiment une personne à ces yeux ? Il n’est pas totalement pur, c’est peut être pour ça qu’il n’est pas devenu une icône.

Himmler est le fidèle obsessionnel de son maître, son corps se révolte contre les ordres qu’il exécute, le spectateur pose sa psychoanalyse, comprend pourquoi il a tellement besoin d’UN ami ? Le spectateur est dans une situation étrange, il se fait une idée de ce qui se passe dans le corps, dans la tête du Reichsfuhrer, sans éprouver aucune empathie

Brandt est la clé de voûte. Le gratte papier pourrait dénoncer, se cantonner à l’exécution des ordres reçus, il protège, amplifie les actions, il frôle le rôle de la conscience.

La première séquence de la pièce enserre le spectateur, lui fait prendre conscience de ce qui se déroule, la vidéo venant lui rappeler que Nuit et Brouillard s’étendaient sur l’Europe. Dans un second temps, quelques pauses, quelques moments d’humour qui évitent le piège de la caricature lui permettront de reprendre son souffle de respirer.

Trois rôles, trois acteurs. Antoine Nouel, complètement habité par Felix Kersten, par son histoire. Philippe Bozo, admirable et mimétique, il faut oser entrer sur scène en grand uniforme noir de Reichsführer des SS. Franck Lorrain, dont la présence et l’importance s’amplifient au fil de la pièce, dont le dernier monologue sera longuement applaudi par une salle convaincue.

Un grand, un immense BRAVO à Antoine Nouel, qui signe le texte et la mise en scène. Un grand, un immense BRAVO à Antoine Nouel, Philippe Bozo et Franck Lorrain pour leur performance sur scène.

Vous l’avez déjà compris, Deux Mains, la Liberté est une pièce qu’il faut voir. Pour son propos, bien sûr, l’histoire du masseur d’Himmler qui a sauvé plus de 100.000 hommes et femmes, plus de 60.000 juifs parce que ses mains soulageaient la douleur du monstre. Pour la qualité du texte et du jeu. Parce qu’elle nous rappelle que si l’homme est individuellement capable du meilleur, l’homme en groupe, emmené par une idéologie ou un dément, est capable du pire. Pour se souvenir de ceux qui n’ont pas été sauvés.

Au Studio Hébertot jusqu’au 6 novembre 2022
Jeudi/Vendredi/Samedi : 21h00 – Dimanche : 14h30

Texte : Antoine Nouel avec la participation de Frank Baugin
Avec : Philippe Bozo, Franck Lorrain, Antoine Nouel
Mise en scène : Antoine Nouel

Visuel : Christel Billault

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