Le dernier ogre – Avignon 2019

Marien Tillet va chercher les peurs de l’enfant qui est encore au fond de chacun de nous. Le Dernier Ogre est un spectacle exceptionnel, qui fait entrer Marien Tillet dans la cour des très grands.

Visuel_LedernierOgre_©_JO_Samuel_PoncetEn fond de scène, il y a une toile, une toile vierge, et derrière la toile, un peintre. A cour, un guitariste. A jardin, un micro suspendu. Au fond de la scène, un coffre.

Dans le micro, un ogre viendra raconter son histoire, crier sa douleur, sa soif de vengeance. Un jour, sept enfants sont entrés dans sa maison. C’est un ogre, il a voulu les égorger, les manger. Il a égorgé ses sept filles.

Sur le coffre, un homme raconte son histoire, comme si de rien n’était. Avec sa femme et leurs enfants, il cherchait une maison, une grande. Il en ont acheté une petite, mais le soleil sur le champ d’orge est si beau. Un retour au naturel, quasi végétarien, ne manger que des animaux qu’on a tués soi même.

Sur la toile, une main invisible dessine. Un paysage, une maison, ce qui deviendra des arbres, des branches, des êtres.

La guitare joue, de plus en plus fort, compagne des cris de l’ogre.

L’homme et la femme vont enfanter d’une petite fille, loin des ressources de la ville.

L’ogre, l’homme, deux faces de la vie.

L’homme rationalise tout, explique tout, normalise tout. Sa décision parait irrationnelle ? Pour mille raisons cette maison n’est pas celle qu’ils cherchent ? Il en est une, elle peut paraitre anecdotique, elle emporte la décision. Et ce sanglier, que nous venons de percuter, pourrira dans le fossé si nous ne l’emportons pas. Toutes les décisions de l’homme, tous ses choix, sont logiques, justifiés, normaux. Il est couvert par sa bonne conscience. Il raconte, extérieur à lui même, conférencier de sa propre vie. Quand sa bonne conscience l’emmène là où jamais il n’aurait imaginé aller, il ne peut le supporter, il ne peut se supporter, alors il abandonne, il fuit, il disparait.

L’ogre ressent. C’est un concentré d’émotions. L’amour, la faim, la haine. L’ogre s’exprime en vers, des alexandrins puissants. Il parle, il slamme, il chante. Il crie sa souffrance, et la crie encore, c’est une mélopée comme savait les enchainer Bernard Lavilliers, c’est un cri primal comme sait les pousser Arno. L’ogre est face à l’inimaginable, il a commis, de ses propres mains, l’inimaginable, l’irréparable. Il est meurtri, mais il n’est pas abattu. Il souffre, mais il assume. Alors il crie.

Derrière, sur la toile, des détails apparaissent, d’abord précis, ils dessinent une maison, une branche, des fruits, peut-être. Le temps s’écoule, l’eau s’écoule, les détails disparaissent, restent…

Avec Le Dernier Ogre, Marien Tillet et son équipe vont chercher l’enfant primal qui vit au fond de chacun de nous.

La force du conte, c’est d’évoquer, sans montrer. Louise, Léa, Eloïse, Lili, Rose, Emma, Lisa, elles sont là, pourtant on ne les voit pas, on les imagine. L’enfant primal reçoit l’histoire, y colle ses souvenirs, son imagination, construit son expérience.

Marien Tillet et son équipe vont chercher cet enfant, ils lui content la vie, la vie ça fait peur, mais la vie c’est ça. Ils lui montrent le rationalisme, une peur froide, glaçante, une peur qu’on fuit. Ils lui montrent les émotions, une peur chaude, une peur qui emporte. Ils le laissent plus fort, plus prêt.

Dans une salle, le bruit des spectateurs en dit beaucoup de ce qu’ils ressentent. Parfois ils gigotent, chuchotent, quand qu’ils s’ennuient. Parfois il y a un silence, à couper au couteau, tellement l’attention est focalisée. Là, il y avait des tout petits bruits. Comme si les spectateurs, devant l’humanité de l’ogre, devant la logique implacable de l’homme, avaient besoin de se rassurer, de toucher leur doudou.

Paradoxal, le précédent spectacle de Marien Tillet, était mon grand coup de cœur de la rentrée. Avec Le Dernier Ogre, entre dans la catégorie de ces artistes qui arrivent à vous faire éprouver des émotions qui vont vous laisser pantois, bluffé, de ces artistes dont on a envie de voir et revoir le spectacle.

Ca fait maintenant deux jours que j’ai vu ce spectacle, et je reste scotché. La dernière fois qu’un artiste/un spectacle m’a fait ça, c’était … en 2005 à Sartrouville. Pour La Veillée des Abysses, de James Thiérrée. Le Dernier Ogre, à sa façon, est un spectacle aussi exceptionnel, et j’ai juste envie de le revoir, de vous convaincre d’aller le voir quand il passera près de chez vous, si il passe un peu loin, d’aller le voir quand même.

Au 11 Gilgamesh Belleville du 5 au 26 juillet 2019 (rel 10/17) à 14h45

Texte : Marien Tillet
Avec : Marien Tillet (voix), Mathias Castagné (guitare), Samuel Poncet (dessin sur toile)
Mise en scène : Marien Tillet
Scénographie et lumières : Samuel Poncet
Régie et son : Simon Denis

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