Parle : Judith Bernard fait le constat acide du normalisme conformiste dans lequel nous baignons

Parle à La Manufacture des Abbesses : Judith Bernard porte sur scène le texte de Noémie Lefebvre. Que doit penser une famille qui s’est socialement élevée, pas assez pour avoir la désinvolture des années et l’aisance des moyens, face à un héritage, face à la montée du fascisme ? C’est bien fait, acide et savoureux.

Sur la scène, tout est incolore. Tout ce qui n’est pas en plastique transparent est de couleur sable. Une desserte, sur laquelle on aperçoit des verres, une carafe. Une étagère, un service à café. Des sièges en attente, des deux côtés de la scène. Une table, un vase, un bouquet de roses, la seule touche de couleur. Autour de la scène, un fil, des pinces à linge. Deux hommes et deux femmes arrivent, étendent des draps. Ils mettent la table, cinq couverts. Je peux commencer ? Une voix off de femme. Oui, mais souviens-toi que nous sommes fragiles.

Ils sont une famille, peut-être un homme, sa femme, son frère, sa sœur. L’homme a les cheveux gris, les autres sont roux. Dans leurs habits sable, ils sont là pour partager un héritage. Ils se sont élevés socialement, ils ont conscience qu’ils sont un peu limite, ils n’ont pas la désinvolture ni l’aisance, leur culture est limitée, surtout surtout ils veulent éviter la faute de goût. Alors ils se justifient, cherchent la référence qui leur indiquera la bonne pensée, la bonne action. Ne pas se faire remarquer est leur mantra, face au partage d’un saladier de petites cuillers, face à la montée du fascisme. Sous cette couche de normalisme conformiste qui n’arrive nulle part, on sent sourdre le caractère de chacun.

Judith Bernard a porté sur scène le texte de Noémie Lefebvre, une succession de phrases courtes dont l’acidité se révèle petit à petit, savoureux et jubilatoire. Sa mise en scène, efficace et précise, prend le rythme d’un sud qui lutte contre la lumière qui l’écrase.

Sur scène, ils sont quatre. François Macherey, Caroline Gay, Judith Bernard, Jean Vocat. L’homme aux cheveux gris, sa femme solaire à l’impécuniosité transparente, sa sœur lunaire, son frère qui s’essaye à la désinvolture. Tous excellents, précisément dirigés par Judith Bernard assistée de Pauline Christophe.

Le résultat est acide et savoureux. On est dans un univers à la Beckett épicé d’un soupçon d’Arrabal. Dans une belle mise en abyme, le spectateur sort en se demandant ce qu’il doit en penser, et là il réalise qu’il y avait cinq personnages dans la pièce, que c’est à lui de construire sa pensée

A la Manufacture des Abbesses jusqu’au 27/11/24
Du lundi au mercredi : 21h00; dimanche : 20h00
Durée : 1h10

Texte : Noémie Lefebvre adapté par Judith Bernard
Mise en scène : Judith Bernard assistée de Pauline Christophe
Avec : Judith Bernard, Caroline Gay, François Macherey / David Nazarenko, Jean Vocat
Compagnie : ADA Théâtre

Visuel : Flora Bernard

Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com

Pour suivre au mieux toutes nos actualités, vous pouvez nous suivre sur TikTok, Youtube, Instagram, X, Threads, la chaine WhatsApp

Une réflexion sur “Parle : Judith Bernard fait le constat acide du normalisme conformiste dans lequel nous baignons

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.