
Celle qui voulait qu’on la regarde disparaitre à La Flèche : une pièce nécessaire qui alerte et qui témoigne, par Claire Besuelle, toute en finesse et sensibilité sur scène, et Pauline Rousseau. Le témoignage de Laurence, emportée par la mode et l’anorexie, qui trouve l’aide qui lui permet d’en sortir
D’un côté de la scène, ce qui pourrait être un duvet replié. De l’autre, un ensemble d’accessoires, une paire de chaussures à talons dorées, une valise. Au centre, un ring light. Laurence l’allume, commence la diffusion. Salut tout le monde. Si vous suivez ce compte… Les commentaires s’enchainent, déprisants ou négatifs.
Laurence a vingt trois ans, ça fait onze ans qu’elle anime ce compte, une agence de mannequins l’a repérée quand elle avait douze ans. Ce soir, elle raconte son histoire. Comment elle voulait être spéciale, comment elle s’est senti exister dans la cour du collège. Les TikTok challenges. Deux phrases entendues quand elle avait quatorze ans, comment elle a voulu maigrir, être exceptionnelle. L’inquiétude de ses parents. Comment elle s’est fait vomir, concentrée sur sept aliments. Dix huit ans, un repas de Noël en famille. Vingt et un ans, elle reçoit une lettre qui la bouscule, la retourne. Elle réalise, comprend. Finit par s’en sortir, pas seule.
Laurence raconte comment elle est devenue anorexique. Comment son milieu l’a rendue anorexique. Bien sûr les pubs, les défilés, le physique du mannequin qui doit mettre en valeur la pièce. Mais l’agence, dont elle est la principale ressource, on a envie de dire la meilleure gagneuse. Mais les parents, inquiets, certes, nom d’un chien elle n’a pas quinze ans. Mais l’image, sur les réseaux sociaux. Mais ces deux phrases, abjectes, qui l’objectisent, la sexualisent, elle n’a pas quinze ans. Et puis la prise de conscience, une lettre, la mère de Lou, une petite fille qui a pris Laurence pour modèle. Et puis la rencontre, Béatrice, psy, qui lutte contre les TCA, Troubles du Comportement Alimentaire. Le spectacle bascule, prend du recul. Il quitte l’instantanéité de la story pour devenir observateur de la réparation de Laurence.
Celle qui voulait qu’on la regarde disparaitre. Un titre qui dit autant sur Laurence que sur la société dans laquelle elle évolue, un cercle vicieux qui s’alimente, elle veut disparaitre, agence et followers l’encouragent.
Sur scène, Claire Besuelle donne à Laurence sa finesse et sa sensibilité à fleur de peau. Avec Pauline Rousseau, elles ont écrit une pièce nécessaire, une pièce coup de poing. Une pièce nécessaire. Une pièce en deux temps. D’abord l’histoire factuelle d’une enfant prise dans la tourmente d’un monde d’adultes, une enfant qui veut être spéciale, une enfant qui s’échappe dans l’anorexie. Un temps en mode story, conté, rythmé, très cut. Puis la réparation, la reconstruction, le renouement. Un temps observateur, un temps qui prend le temps. A aucun moment elle ne tombe dans le pathos, son propos n’est pas de chercher les larmes du spectateur, son propos est de l’informer doublement, par l’exemple, voilà l’anorexie, comment elle s’installe, voilà comment on peut s’en sortir.
Pendant le temps des story, j’étais un spectateur en colère, le témoin de l’autodestruction de cette enfant, de cette ado, de cette jeune adulte, surtout le témoin de son environnement, autant l’agence que les réseaux, qui la poussent, qui l’incitent. Pendant le temps de la réparation, j’étais ce spectateur qui espère que le héros de l’histoire va s’en sortir.
Celle qui voulait qu’on la regarde disparaitre est une pièce qui alerte, qui témoigne. Elle n’est pas bouleversante, elle n’est pas didactique. Elle alerte sur l’existence d’un piège, l’anorexie, elle témoigne de l’existence d’une aide qui permet d’en sortir. La pièce est beaucoup jouée dans les milieux scolaires, le message doit y être porté, c’est une excellente chose de la donner pour le grand public, de marteler le sigle TCA, il pourra poursuivre dans son moteur de recherche préféré. A lui, ensuite, d’être attentif. Pas de se transformer en porte drapeau, juste de savoir, au cas où, qu’il peut glisser un message.
Celle qui voulait qu’on la regarde disparaitre est une pièce nécessaire, qui s’adresse à tous, il y a forcément dans notre environnement un.e ado, un.e adulte qui est touché par les TCA. Mettre un nom sur les choses, c’est déjà commencer à agir.
Au théâtre La Flèche jusqu’au 12/12/24
Jeudi : 19h00
Durée : 1h00
Texte : Claire Besuelle, Pauline Rousseau
Mise en scène : Pauline Rousseau
Avec : Claire Besuelle
Compagnie : L’inverso collectif
Visuel : DR
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com
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