La Banquise – Théâtre de Belleville -> 26/09/23

La Banquise au Théâtre de Belleville : un grand coup de cœur pour le patchwork créé et chorégraphié par Marie Frémont. L’histoire glaçante d’Amélie, abordée sans lourdeur. Elle ne broie pas le cœur du spectateur, elle règle précisément son radar et sa conscience.

Sur la scène, quatre blocs noirs alignés forment une longue table, celle d’un tribunal peut-être, derrière laquelle s’assoient les juges. Le feu d’artifice d’une pomme croquée à pleines dents… Une femme en robe claire, crème et bleue, monte sur la table, rejointe par une autre, sa robe est noir corbeau, qui danse avec elle. Amélie, non, tu vas reprendre les premières mesures…

C’est l’histoire d’Amélie, une petite fille de neuf ans pleine de vie qui part seule, c’est la première fois, acheter des paillettes de nourriture pour son poisson rouge. Sur le chemin du retour, un homme l’aborde, sous le prétexte d’apporter un vélo à une voisine.

C’est l’histoire du combat d’Amélie contre le malaise qui la ronge de l’intérieur, quand bien même elle a été soutenue par sa famille, entourée. Un combat contre un mal être qui vient d’ailleurs, on sait ce qui s’est passé ce jour là. Jusqu’au jour où la brigade des mineurs l’appelle, un homme a été arrêté.

C’est l’histoire de la plongée d’Amélie, dans son histoire, dans le système.

Marie Frémont nous offre une très belle pièce, que j’ai appréciée à tous ses niveaux. Elle adapte le récit d’Adélaïde Bon, elle en exprime le froid glaçant, et l’espoir immense. Sans jamais tomber dans le pathos, ni la lourdeur. Elle prend le spectateur par la main, l’emmène au côté d’Amélie, l’emporte dans une prise de conscience systémique.

Il y a la forme, un patchwork chorégraphié qui crée petit à petit le kaléidoscope désordonné dans lequel vit Amélie, jusqu’à ce qu’on ne voit plus que l’image centrale, celle qui donne le sens.

Il y a la mise en perspective. L’histoire d’Amélie est bouleversante. Voilà la neuroscientifique, ou la psychiatre, qui explique les ressorts du cerveau, amygdale, cortex et hippocampe, comment ils fonctionnent ensemble, ce qui se passe quand ils disjonctent. Voilà le système judiciaire, qui fonctionne selon sa propre logique désincarnée, qui broie tout sur son passage. Voilà Marie Frémont, qui vient directement faire comprendre pourquoi elle a relevé le défi de porter ce projet, pourquoi le théâtre est là pour faire quelques progrès en attendant que la justice soit à la hauteur, sa vision d’un patriarcat à la perpétuation duquel certaines femmes aussi ont contribué. Voilà l’exemple très simple, le consentement c’est ça, et sidération n’est pas consentement. Voilà le bal des experts, si vous avez un cœur, ils vous donneront la nausée avec leur gradation de l’horreur. Voilà les chiffres, glaçants, multipliez-les par dix, la chape du silence règne. Voilà, à nouveau, la psychothérapeute, les signes auxquels être attentifs.

Il y a l’espoir. Les voix de ces femmes qui ont continué à vivre, dès le lendemain. La voix de la psychothérapeute, au bout du chemin, le viol on en guérit (my 2 cents : peut-être, et le chemin est long). La prise de conscience, à laquelle Marie Frémont apporte sa pierre, que la société progresse, la justice suivra.

Il y a la distribution. Céline Laugier, Amélie solaire, lumineuse, et son double sombre, Joséphine Thoby qui la suit en dansant dans sa robe corbeau. Julie Laufenbüchler, professorale. Et puis Damien Bennetot, Maxime Guinnebault. Ils sont tous justes, habités, portés.

Le viol. Le sujet n’est pas facile, et régulièrement abordé. Il y a les pièces qui vous bouleversent, et celles qui vous touchent profondément. Celles qui vous distraient, et celles qui vous font réfléchir. Celles qui vous plombent par leur lourdeur, et celles qui savent doser le froid glaçant et la chaleur de l’espoir. La Banquise est des secondes, j’en suis ressorti profondément touché, conscient. Mon cœur n’était pas broyé, les réglages de mon radar étaient sacrément affinés.

Allez, allez voir La Banquise.

Au Théâtre de Belleville jusqu’au 26/09/23
Lundi : 21h15; mardi : 19h00; dimanche : 17h30
Durée : 1h20

Texte : Marie Frémont d’après le récit d’Adelaïde Bon La petite fille sur la banquise
Avec : Céline Laugier, Joséphine Thoby, Marie Frémont, Damien Bennetot, Sylvain Gaudu, Julie Laufenbuchler, Maxime Guinnebault
Mise en scène : Marie Frémont

Visuel : DR

Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com

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