
Une Légère Envie de Violence au LMP : une entreprise en crise, Laetitia Franchetti emporte ses personnages archétypaux et contrastés dans une dystopie névrotique, jusqu’au twist final. Un texte intelligent, souvent réaliste et parfois burlesque, sans moquerie gratuite, qui ne cède pas au manichéisme ambiant, une qualité rare. A voir.
Sur la scène, une table de réunion, quatre chaises, un homme et une femme sont vautrés, elle regarde son téléphone, il mange des chips. Le fond de la scène est masqué par des stores californiens sur lesquels des images de Donald Trump sont projetées. Dans l’ombre, un homme passe lentement, l’air abattu, il refait son lacet. Je sais, je sais, on ne va pas y passer deux heures…
Rêve de Coton, entreprise créée en 1951, spécialisée dans le pyjama. Pour adultes. Une entreprise en crise. Le DG vient de démissionner, le Tribunal de Commerce a décidé l’ouverture d’une procédure de sauvegarde, désigné Madame Fallop, Administratrice Judiciaire, elle va arriver. La voilà, bizarrement dominée à son arrivée par Benoit, le Chief of Staff. Tout est en place pour une série de quiproquos.
Laetitia Franchetti a écrit une suite de moments qui s’enchaînent pendant que la cohérence de la situation s’effondre au même rythme les ventes de l’entreprise, une incohérence qui trouvera son explication dans le twist final (là, vous devrez aller voir la pièce pour savoir) après lequel, comme dans un film de Night M Shyamalan, vous vous repasserez la pièce en réalisant que dès le début vous aviez tous les éléments pour savoir. Elle s’appuie sur ses personnages aux archétypes contrastés, Benoit le Chief of Staff manipulateur, Thierry le vendeur macho caricatural, Joséphine qui se battrait jusqu’au bout, Jérôme contrôleur de gestion dépressif à l’utilité contestée, Amandine des achats qui cherche des solutions… et en trouve.
La description que fait Laetitia Franchetti de l’entreprise en crise et des réactions des uns et des autres est précise et réaliste, ce n’est pas souvent le cas. Son trait saura mettre en avant les travers et les modes, l’abus des sigles, des anglicismes, la déresponsabilisation, la pression des chiffres, l’alternative burn out / bore out, et comportement étrange de Madame Fallop trouvera son explication. Dans la dystopie lentement divergente qu’elle a créée, Laetitia Franchetti va permettre aux névroses et aux angoisses de ses personnages de s’exprimer, alternant les scènes burlesques et les moments prenants. Elle signe également la mise en scène, joliment chorégraphiée autour de cette table bureau à la forme très symbolique de cercueil.
Sur scène, la distribution est emmenée par Anaïs Yazit, toujours lumineuse, qui à chaque instant est une Amandine à qui, avec son jeu naturel, elle donne son énergie empathique et son rythme. Laetitia Franchetti sait traduire la personnalité complexe de Madame Fallop, et Jean-Michel Péril ne lâchera pas son personnage désabusé et dépassé qui finit par exploser. Charlotte Gouillon, Nathan Martin et Benoit Crou sont Joséphine, Thierry et Benoit, des personnages plus forcés, plus caricaturaux.
Au delà de la théâtralité d’Une Légère Envie de Violence, j’ai apprécié la justesse de sa description d’une entreprise en crise, et l’incohérence de son AJ. Si Laetitia Franchetti force parfois le trait, elle ne cède jamais à la facilité de la moquerie gratuite ni au manichéisme ambiant quand il s’agit de décrire un monde où, elle le dit avec raison, la présentation des chiffres prend le pas sur la réalité des opérations. Une finesse rare sur scène où la tendance est au tir à vue sur un monde que les auteurs voient trop souvent à travers le filtre de la lutte des classes et de l’exploitation inhumaine, cette seule raison justifierait votre soutien.
J’ai vu Une Légère Envie de Violence avec plaisir, en appréciant ces personnages bien vus, en riant du burlesque des situations quand Laetitia Franchetti pousse le curseur. Pour une fois, j’ai aimé la description de mon monde professionnel.
Il y a plusieurs façons d’entrer dans Une Légère Envie de Violence. Par le burlesque du trait, par le réalisme qu’ils dessinent, par l’analyse des incohérences qui sont autant d’indices. C’est une bonne pièce, qui maîtrise son sujet même si elle va parfois chercher le rire facile, jouée par une distribution contrastée dont je me demande à l’écriture de cette chronique si ça n’est pas là aussi un choix de mise en scène. Allez la voir, vous passerez un bon moment.
Au Lavoir Moderne Parisien jusqu’au 23/02/25
Du mercredi au samedi : 19h00; dimanche : 15h00
Durée : 1h15
Texte : Laetitia Franchetti
Mise en scène : Laetitia Franchetti
Avec : Alexandra Bialy, Anaïs Yazit, Benoit Crou, Laetitia Franchetti, Charlotte Gouillon, Nathan Martin, Jean-Michel Péril
Compagnie : Compagnie Chutzpah
Visuel : DR
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com
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