
Le Papier Peint Jaune : sur des mots de Charlotte Perkins Gilman, Lætitia Poulalion explore avec délicatesse et talent la plongée obsessionnelle d’une jeune femme, une jeune mère, enfermée par son mari médecin dans une vieille demeure. Un spectacle bluffant et impressionnant. Un coup de cœur
Sur la scène, Lætitia Poulalion regarde les spectateurs s’installer. Elle est debout, à côté d’un matelas posé sur un morceau de parquet. La longue traine de sa robe se confond avec le drap du lit. Sa main posée sur sa gorge, un doux sourire, les yeux tristes. Des notes de guitare, un air mélancolique. Le chant d’un oiseau, le son d’une machine à écrire, le bruit d’une foule dans une gare, les battements d’un coeur. Un halètement. Il est rare que des personnes ordinaires comme Jack…
La jeune femme vient d’accoucher, elle ressent une profonde mélancolie. Son mari est un médecin réputé, pour l’aider à guérir il a loué une grande maison pour trois mois. De l’air, du repos, une nourriture revigorante, voilà ce dont elle a besoin. Elle voudrait dormir dans la chambre du bas, qui donne sur les rosiers de la véranda, il lui impose celle du haut, une ancienne nursery, le soleil y rentre à travers les barreaux des fenêtres. Aux murs, les anneaux d’une salle de sport. Un vieux papier peint jaune. Déchiré. Avec un motif. En l’absence de John, médecin très demandé, et sous la surveillance de Jenny, sa belle sœur, la jeune femme ne doit surtout pas travailler. Elle écrit, en cachette. Elle écrit l’allure de manoir hanté de cette maison. Elle écrit la lumière, les passants. Elle écrit le motif du papier peint. Un motif obsédant. Elle le suit, l’analyse, y voit un visage, une profondeur, des femmes. Prisonnières comme elle. Jusqu’à ce qu’elle soit noyée dans son obsession.
Le texte de Charlotte Perkins Gilman est poignant. Il emporte le spectateur dans les tourments qui obsèdent la jeune femme. Avec un peu de recul, il dit le regard habituel qu’on pose sur la dépression, qu’on considère souvent et à tort ne pas vraiment être une maladie, il suffirait de faire l’effort de se bouger pour en sortir. Dans ce texte de la fin du XIXe siècle, c’est le point de vue de la médecine, porté par John, le mari de la jeune femme, par Henry, son frère. Charlotte Perkins Gilman dit également le regard que la société portait sur les femmes, autant que le médecin, c’est l’homme John qui pose un regard plein de complaisance et de commisération sur sa jeune femme, il sait ce dont elle a besoin.
L’interprétation de Lætitia Poulalion, qui signe également la mise en scène avec Mathilde Levesque, est aussi bluffante qu’impressionnante. Dans sa longue robe blanche qui l’amarre au lit, elle réalise un travail admirable. De la voix, des gestes, du regard. Elle emporte le spectateur avec elle dans la plongée de la jeune femme, une plongée dans une obsession qui va la conduire dans une folie qui emportera tout.
En assistant à la représentation, je faisais le parallèle avec Apocalypse Now, le film de Francis Ford Coppola, inspiré de Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. Un autre livre de la fin du XIXe siècle, une autre plongée dans une folie obsessionnelle. Peut-être aussi une même référence à la grande époque coloniale de la Grande Bretagne. Parallèle, aussi, avec les mondes hallucinés de HP Lovecraft.
Au delà de la plongée dans l’esprit dépressif d’une jeune femme enfermée que personne n’écoute, Le Papier Peint Jaune est l’exploration d’un monde fantastique, le monde qu’elle imagine et dans lequel elle finit par s’évader. C’est un superbe spectacle, interprété avec délicatesse et talent.
A La Reine Blanche jusqu’au 14/04/24
Mercredi, vendredi : 21h00; dimanche : 16h00 ou 18h00
Durée : 1h10
Avignon 2024 : Théâtre Transversal, 14h30
Texte : Charlotte Perkins Gilman – traduction Florian Targa, Marine Boutroue
Avec : Lætitia Poulalion
Mise en scène : Lætitia Poulalion, Mathilde Levesque
Compagnie : La Patineuse
Visuel : DR
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com
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3 réflexions sur “Le Papier Peint Jaune – La Reine Blanche : une plongée au cœur des ténèbres qui déchirent l’esprit d’une jeune maman – Coup de Cœur”