
Araberlin à la Comédie Nation : comment la xénophobie fait exploser l’univers d’Aïda, une allemande née au Liban à la vie banale, et l’envoie sur les sentiers de la violence. Un beau texte de Jalila Baccar sur ce sentiment atavique dont on accepte pas les conséquences.
Sur la scène, un banc. Pendant que le public s’installe, les comédien.ne.s discutent, de tout et de rien, comme des enfants en récréation. On la joue à 1,2,3 soleil… Musique. Ils se mettent à danser. Toujours des mots mêlés, tendus. Elle avait peur… Je suis allemande… Andrea Ferrer est maintenant seul sur scène, il porte un keffieh autour du cou. J’vais partir, j’vais partir, non, j’dois partir.
C’est Mokhtar, le frère d’Aïda. Il va disparaitre, et sa disparition va faire exploser le monde d’Aïda.
Aïda est allemande. Avec son mari Ulrich, ils ont un fils, Kaïss. Aïda est née libanaise, Ulrich est un chef d’entreprise venu de l’extrême gauche. Dans sa veste élimée, il profite de ses déplacements professionnels pour coucher avec une de ses collaboratrices. Quand Mokhtar a disparu, la police est venue perquisitionner l’appartement d’Aïda, l’a mise en garde à vue. Le torrent de suspicion et d’accusations qui s’est déclenché conduira Aïda à retourner au Liban, première étape vers…
Araberlin est un texte de Jalila Baccar, écrit en allemand dans les mois qui ont suivi le 11 septembre. Il raconte comment, sous l’effet d’une agression, une société ouverte et accueillante se concentre sur son noyau dur et rejette les autres. Y compris ceux qui vivaient paisiblement dans les couches les plus proches de ce noyau dur. Il raconte comment Aïda, rejetée par le monde qu’elle avait choisie, prend la route du monde qui l’accueille, l’amertume au bord des lèvres.
Il y a des mots qu’on voudrait ne pas employer : intégration, assimilation, radicalisation, fondamentalisme, ils sont au cœur d’Araberlin, ils sont la conséquence de la seule xénophobie. La peur de l’Autre. Cet Autre qu’on accepte dans une vision extensive quand tout va bien, dont on réduit le périmètre d’acceptance quand la tension monte. La xénophobie et son cortège harcelant : suspicion, rejet, calomnie. Dans son texte, les personnages de Jalila Baccar citent à plusieurs reprises Les Justes de Camus. Ils pourraient également se référer à L’Étranger. Celui qui est différent, celui qui ne fait pas comme nous, qui est donc coupable. Un Meursault qui refuserait son destin, qui reviendrait en boomerang dans dans la figure de ceux qui l’ont condamné
Dans Araberlin, on croise une galerie de personnages autour du trio Ulrich-Aïda-Kaïss. Un policier, un journaliste, une dame patronnesse. Katia, la jolie fleuriste, amante de Mokhtar.
Araberlin est un projet porté par Malika Zirari, qui signe également une mise en scène parfois déroutante. Dans la distribution un peu déséquilibrée, Farah Benamar de Saint Germain donne une superbe Aïda, Thierry Caillibot apporte une ampleur désinvolte à Ulrich et Andrea Ferrer une belle profondeur à Kaïss et à Mokhtar.
Araberlin est de ces textes qui appuient là où ça fait mal, qui posent un problème. La xénophobie, cette peur de l’étranger dans une acceptance variable en fonction de la tension, est un sentiment humain, presque atavique. Les conséquences en sont inacceptables… on fait quoi ?
A la Comédie Nation jusqu’au 06/04/24
Samedi : 18h30
Durée : 1h30
Texte : Jalila Baccar
Avec : Farah Benamar de Saint Germain, Rémi Deswarte, Andrea Ferrer, Mayalen Uhalt, Thierry Caillibot
Mise en scène : Malika Zirari
Compagnie : Kalimat
Visuel : Malika Zirari
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com
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