Les Membres Fantômes – La Flèche

Les Membres Fantômes au Théâtre La Flèche : Charlotte Laemmel et Gaëtan Peau emmènent le spectateur dans le quotidien de Pascal et Sandra, un frère et une sœur qui n’ont rien. Une pièce tendre et juste, finement interprétée, à l’humour sincère, qui observe sans juger.

Sur la scène, le désordre règne. Une table, en bois. Trois chaises, une en bois, deux en tubes chromés et formica. On aperçoit une pile de livres, on distingue les œuvres complètes de Rimbaud, l’anthologie de la poésie française de Georges Pompidou, en poches. Des piles de prospectus, ceux qu’on trouve dans les boites à lettres. Trois boites de Ricoré, des bols, un cubi de Côtes du Rhône. Une vieille radio, une enceinte Bluetooth Bose. Pascal est assis, un air de rocker déplumé à la Margerin, il s’essaye à la basse en suivant la première leçon d’un tutoriel. Voilà Sandra, une tête d’entrainement de coiffeuse à la main, elle s’assied, met la radio. Le silence règne. Est-ce que tu veux une Ricoré ?

Pendant un petit plus d’une heure, Charlotte Laemmel et Gaëtan Peau nous emmène dans le quotidien de Sandra et Pascal. Ils sont frère et sœur, ils habitent dans le Cotentin, dans la maison que leurs parents leur ont léguée, une maison qui prend l’eau depuis toujours. Ils n’ont rien, et le peu qu’ils ont n’est pas à eux. Elle apprend la coiffure, il a fait de la prison, et s’il a des projets, il n’y croit pas vraiment. Quelque part, loin, il y a un troisième frère, un neveu, on ne se voit pas. Elle est bavarde, il est taiseux. Il la protège, de tout et d’elle même. Son babillage est rempli par les gens qui les entourent, il y a du monde dans leur univers. Du monde, des histoires ancestrales qui traversent le temps, et des projets lancés avec un optimisme résigné.

Les Membres Fantômes, c’est un beau moment de théâtre. Du théâtre réaliste, qui observe, qui ne juge pas. Du théâtre sincère, tendre. Avec un humour très fin, très juste.

Quand on rit, on rit de la situation, on ne se moque pas du personnage. Sandra est une personne simple, nature, avec un niveau d’abstraction limité. Quand elle se mélange les pieds dans la grammaire ou les mots compliqués, quand elle prend les mots au sens propre, on rit parce que ce qu’elle a dit est drôle, si on la croisait dans la vraie vie, on rirait de la même façon naturelle, et ça lui ferait plaisir de nous avoir fait rire.

Les Membres Fantômes est écrit, mis en scène et joué par Charlotte Laemmel et Gaëtan Peau. Le premier mot qui vient à l’esprit pour en parler est justesse, tout est juste, tout s’enchaine naturellement. Ensuite viennent tendresse et sincérité. Le spectateur n’est pas placé en situation de voyeurisme, il n’est jamais pris à témoin. Il est là, il observe Sandra et Pascal, il les a peut-être croisés dans son histoire personnelle, il ressent le réalisme avec lequel ils sont décrits. Il est touché par la tendresse avec laquelle Pascal prend soin de Sandra, par le besoin de Sandra d’être protégée de l’univers extérieur.

Plus tard vient le temps de la réflexion. Pascal et Sandra existent l’un pour l’autre, ils subsistent à grands coups d’expédients, elle a besoin de sa protection. Normalement, on épilogue ensuite sur le prix de cette protection (le sexe), son coût (l’absence de plaisir de la femme), sa conséquence (la domination de l’homme sur la femme). Là, non. Sandra et Pascal sont frère et sœur. Est-ce que ce ne serait pas ça, l’humanité, une propension atavique à prendre soin de son prochain ? Si ça pouvait… Diable, l’optimisme résigné est contagieux…

J’ai vraiment savouré la pièce. Le texte, le jeu, la mise en scène, tout est fin, juste, sincère. C’est du bon théâtre, celui que j’aime, qui vous prend, vous fait sourire, ressentir une palette d’émotions, qui vous laisse poursuivre la réflexion quand vous êtes sorti de la salle. Vous pouvez y aller en confiance.

Au Théâtre La Flèche jusqu’au 18/11/23
Samedi : 21h00
Durée : 1h10

Texte : Charlotte Laemmel, Gaëtan Peau
Avec : Charlotte Laemmel, Gaëtan Peau
Mise en scène : Charlotte Laemmel, Gaëtan Peau

Visuel : Marie Charbonnier

Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com