
Ruy Blas à l’Épée de Bois : un beau travail de troupe de la Compagnie du Berger, emmenée par Olivier Mellor. Un dosage subtil de mélo-romantisme et de farce, pour un message politique qui porte. S’il faut voir un Ruy Blas à Paris, c’est celui là.
Sur la scène, une chaise, posée devant un voile rouge sang. Entrent un violoncelle, une contrebasse, puis un sax, un accordéon. Un air jazzy, le mood d’un ascenseur pour l’échafaud, qui accélère, se transforme en danse. Deux valets se faufilent, installent un fauteuil, une table à écrire, son encrier. Le voile tombe, le voilà drap de Don Salluste. Ruy Blas ! Fermez la porte, ouvrez cette fenêtre. Ils dorment encore tous ici… le jour va naître…
Ruy Blas, drame romantique de Victor Hugo. Don Salluste veut se venger de la Reine d’Espagne en lui donnant Ruy Blas, son valet, pour amant. Le Roi est absent, Ruy Blas aime secrètement la Reine, la Reine l’installe au sommet du gouvernement, Ruy Blas veut mettre fin au pillage organisé par une oligarchie en roue libre. Quand Don Salluste revient pour faire exploser la vérité et mettre la Reine devant un choix impossible, Ruy Blas se dévoile, pour la protéger il poignarde Don Salluste, avale une fiole de poison, et meurt dans les bras de la Reine.
Le parti pris d’Olivier Mellor et de la Compagnie du Berger prend le texte de Victor Hugo à bras le corps, sans trop l’élaguer. C’est un vrai et beau travail de troupe, on pourrais presque parler de bande, au service du message politique de Victor Hugo, la dénonciation d’une oligarchie corrompue qui pille les ressources d’un pays pour son seul profit, la dénonciation de l’injustice qui pèse sur Ruy Blas, sa naissance bien sûr, qui lui interdit un amour pourtant partagé, et les responsabilités auxquelles son intelligence lui permet de prétendre, et sa malchance, dès que son avenir s’éclaire, un mauvais génie s’acharne à l’en priver.
La musique est jouée au plateau, au sein d’une scénographie métallique et noire, d’une lumière faite de clairs-obscurs qui renforcent le poids qui pèse sur les épaules de Ruy Blas, jusqu’à l’acte V où, pour quelques instants, tout s’éclaire. On soulignera l’imagination de la table autour de laquelle siègent les ministres pas si intègres, les barreaux qui scellent la chambre de la Reine dans un balai de talons qui claquent, et la beauté des costumes. Tout y est. La liberté farouche de Don César, à qui la naissance pardonne tous les choix. Le ridicule touchant de Don Gueritan, courtisan assumé. Le ver de terre amoureux d’une étoile, c’est Hugo.
La distribution ? C’est un travail de troupe, d’abord. Dans les rôles principaux, Emmanuel Bordier porte un Ruy Blas à l’optimisme inoxydable auquel on croit du début à la fin, qui jamais ne sombre dans le mélo; Stephen Szekelely est un superbe Don Salluste reptilien, face auquel Rémi Pous donne un Don César lumineux, qui crie sa liberté. Et, bien sûr, Caroline Corme, Reine d’Espagne à laquelle elle donne un cœur de midinette.
Le résultat est convaincant et séduisant. Le dosage entre le mélo-romantisme et la farce est subtil et savoureux, juste ce qu’il faut de l’un, pas trop de l’autre. C’est un bon et beau Ruy Blas.
Je suis sorti sur un nuage, sans avoir vu le temps passer.
Ah oui. Mettons les pieds dans le plat. Pendant que la Compagnie du Berger joue à La Cartoucherie, un autre Ruy Blas se donne à Paris. Un beau travail de troupe, pendant trois heures, dans une salle un peu excentrée. Ou deux têtes d’affiche, au centre de la ville, pendant deux heures. La qualité, ou la facilité. Faites l’effort d’aller voir du beau théâtre, prenez la navette, un Uber, comme vous voulez. Vous sortirez en revendiquant votre choix.
Au Centre Culturel Jacques Tati (Amiens) du 09/10/23 au 17/10/23
Tous les jours sauf le samedi; 10h00, 14h00, 16h00 ou 19h30 selon la date
Au Théâtre de l’Epée de Bois du 16/11/23 au 03/12/23
Jeudi, vendredi, samedi : 21h00; dimanche : 16h30
Durée : 3h00 (avec entracte)
Texte : Victor Hugo
Avec : Marie Laure Boggio, Emmanuel Bordier, Caroline Corme, François Decayeux, Marie-Laure Desbordes, Fred Egginton, Olivier Mellor, Rémi Pous, Stephen Szekely
Musiciens : Séverin “Toskano” Jeanniard – direction musicale, à la contrebasse, Christophe Camier à l’accordéon, Adrien Noble au violoncelle, Louis Noble au saxophone
Mise en scène : Olivier Mellor
Visuel : Ludo leleu
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com
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