
Psychodrame aux Abbesses : sur la trame de l’effondrement du système de soins, Lisa Guez s’inspire d’une méthode de soins pour tisser un monde de porosités successives qui laissent le spectateur face à ses propres failles. C’est bien fait, bien joué. C’est à voir.
Sur la scène, une salle dans un hopital. Une porte double, quatre fenêtres, une pendule arrêtée, quelques classeurs sur des étagères.Un porte manteau, six chaises. Voilà, Jordane, ça se passe ici… Tout est cassé, ici, nous, on tient…
C’est la salle où se déroule le Psychodrame, un patient fait rejouer à une équipe de soignants les moments clés, réels ou non, des événements qui l’ont conduit dans ce service psychiatrique. Pour des raisons budgétaires, l’avenir du Psychodrame est menacé. C’est le premier jour de Jordane, fille d’un praticien renommé. Dans cet univers qui s’effondre, six soignantes s’occupent de quatre patientes, jusqu’à l’effondrement final.
Lisa Guez s’est inspirée d’une méthode thérapeutique développée par un médecin psychiatre d’origine roumaine Jacob Levy Moreno, qui explorait le processus psychique au moyen de scénarios improvisés, mis en scène et joués. Le Psychodrame est une écriture collective de Fernanda Barth, Valentine Bellone, Sarah Doukhan, Anne Knosp, Valentine Krasnochok, Nelly Latour, Clara Normand et Jordane Soudre, dirigée et mises en scène par Lisa Guez. Sur scène, elles sont six. Sur scène, Fernanda Barth, Valentine Bellone, Anne Knosp et Valentine Krasnochok sont tour à tour soignantes, et patientes, Jessica, Heda, Marie, Lola. Nelly Latour et Jordane Soudre sont soignantes, dans un arc narratif particulier qui les cantonne dans une réserve qui induit un déséquilibre dans la distribution.
Au delà de l’argument presque classique sur le manque de moyens d’un système où la gestion prend le pas sur les soins et l’engagement des soignants qui tiennent ce même système au prix de leur santé, c’est surtout la fine limite entre le patient qui remonte et le soignant qui s’épuise que Lisa Guez et sa Compagnie 13/31 viennent dire. Une limite qui poreuse, une porosité qui se retrouve entre la troupe, investie dans son sujet, et le monde des soignants, qui exprime la volonté de l’artiste d’alerter, peut-être son ambition de changer le monde, chacune des comédienne utilise son nom à la ville quand elle prend le rôle d’une soignante.
Fruit de ce travail collectif poussé, le texte du Psychodrame est fin et affuté, on y trouve de jolis traits d’humour. La mise en scène de Lisa Guez est dans l’action, très mobile, au cordeau, et les transitions soignante-patiente sont rapides et transparentes.
Je suis sorti séduit, chacun des instants de la pièce porte sa magie, chacun de ses moments se tient et raconte une histoire en soi. Avec une petite frustration, aussi, que les questions qui entourent le personnage de Jordane et son rapport au père dictatorial n’aient pas trouvé de réponses. C’est peut-être là que Lisa Guez exprime un autre niveau de porosité, entre le spectateur et le personnage, si le monde entier est un spectacle, le spectateur est par porosité successives un acteur, un soignant, un patient. Diable.
Allez voir Psychodrame. C’est bien fait, bien joué. Sur la trame de l’argument classique du système de soins qui s’effondre et qui ne tient que grâce à l’engagement des soignants, Lisa Guez et sa troupe tissent un monde de porosités successives qui finit par absorber le spectateur et le laisser face à ses propres interrogations.
Au Théâtre de La Ville – Les Abbesses jusqu’au 12/12/24
Du lundi au samedi : 20h00
Durée : 2h15
Conception et mise en scène Lisa Guez
Une écriture collective Fernanda Barth, Valentine Bellone, Sarah Doukhan, Anne Knosp, Valentine Krasnochok, Nelly Latour, Clara Normand et Jordane Soudre dirigée par Lisa Guez:
Avec : Fernanda Barth, Valentine Bellone, Anne Knosp, Valentine Krasnochok, Nelly Latour, Jordane Soudre
Compagnie : Compagnie 13/31
Visuel : Jean-Louis Fernandez
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur http://www.jenaiquunevie.com
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