Exil Intérieur d’Elisabeth Bouchaud : la vie de Lise Meitner, découvreuse minimisée (et caricaturée) du mécanisme de la fission nucléaire ?

Exil Intérieur à La Reine Blanche : Lise Meitner a décrit le mécanisme de la fission nucléaire, nous en dépendons au quotidien. Elisabeth Bouchaud raconte avec talent comment son rôle a été minimisé, comment le prix Nobel ne lui a pas été attribué, comment elle était une belle personne. Une pièce de la série Les Fabuleuses.

Sur la scène, un mur aux tons métalliques, une table, Lise Meitner travaille, assise, à la lueur d’une lampe. On est à la fin de la première guerre mondiale, Otto Hahn revient. Tu m’avais bien dit que tu rentrerais cette semaine…

Il est chimiste, elle est physicienne. Il revient des laboratoires de Fritz Haber, il travaillait sur les gaz de combat. Le chlore, le gaz moutarde.Un problème pour sa conscience, mais s’il ne l’avait pas fait, d’autres l’auraient fait, et la guerre aurait duré plus longtemps.

Le texte d’Elisabeth Bouchaud raconte trente ans de la vie d’Elisabeth Meitner. Elle est une physicienne, douée et reconnue par ses pairs. Elle est autrichienne, née dans une famille juive, elle travaille à Berlin, dans le laboratoire d’Otto Hahn, son ami. En 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir, son neveu Otto Frisch la conjure de quitter le pays, elle reste en Allemagne. En 1938, elle fuit en Suède, continue à correspondre avec Otto Hahn. Il vient la visiter à Copenhague, la tient au courant des résultats de ses expériences. En 1939, au cours d’une promenade avec son neveu Otto Frisch, elle décrit le principe de la fission nucléaire. En 1940, c’est Otto Hahn qui signe un article à ce sujet, qui lui vaudra le prix Nobel 1944 en1948. En 1943, elle refuse de rejoindre les équipes du projet Manhattan à Los Alamos, de travailler à la conception d’une bombe atomique qu’elle sait possible. En 1945, on l’appellera la mère juive de la bombe atomique.

Proposée quarante neuf fois pour le prix Nobel, Lise Meitner ne le recevra jamais, malgré l’estime et la reconnaissance de ses pairs. C’est l’effet Matilda, la minimisation systématique du rôle des femmes dans la recherche scientifique, quand elles ne sont pas carrément spoliées. Un effet qu’Elisabeth Bouchaud met en évidence à travers la série théâtrale Les Fabuleuses dont Exil Intérieur est la première pièce.

Au delà de l’histoire de Lise Meitner, Elisabeth Bouchaud explore sa pensée, sa vision. Elle propose une Lise Meitner d’abord fidèle à son ami Otto Hahn, prête à expliquer, à pardonner. Une Lise Meitner qui a choisi entre vie familiale et physique fondamentale, qui voulait être comme les autres chercheurs. Face à Lise Meitner, Elisabeth Bouchaud pose un Otto Hahn ambigu qui protège son amie tout en prenant la lumière de ses découvertes. Un Otto Hahn qui suit le sens du vent du nazisme, sans franchir la ligne de l’adhésion totale, qui sait tourner la tête quand il le faut, acceptant la responsabilité, pas la culpabilité.

Dans un décor métallique et mobile de Luca Antonucci, Marie Steen signe une belle mise en scène, chorégraphiant chaque mouvement des comédiens sur un fond sonore très concret de Stéphanie Gibert et Anne Germanique.

Sur scène, Elisabeth Bouchaud est une Lise Meitner toute dans les nuances de sa relation avec Otto Hahn, leur collaboration professionnelle, leur amitié personnelle dont peut-être elle regrette qu’elle n’a pas été plus intime. Elle est entourée de l’énergie de Benoit Di Marco, excellent en Otto Hahn patelin, et d’Imer Kutllovci qui ronge le frein d’Otto Frisch.

La fission nucléaire est essentielle dans le monde dans lequel nous évoluons. Une grande part de l’énergie que nous consommons, l’arme de la terreur. La culture générale attribue à Oppenheimer l’invention de la bombe atomique, la culture scientifique n’a pas oublié que si Heisenberg ne s’était pas trompé dans un calcul, l’histoire se serait écrite différemment.

Exil Intérieur a emporté ma curiosité sur un étrange rallye paper. Le besoin de trouver une figure responsable, de le caricaturer ou de l’iconiser. La pusillanimité du comité Nobel. La bonne conscience, l’ambiguïté et la justification. Ce n’est plus le sujet de la pièce. Le sujet de la pièce, c’est Lise Meitner. La femme qui a décrit le fonctionnement de la fission. La femme dont le rôle a été minimisé, caricaturé, déformé. Elisabeth Bouchaud vient le rappeler, et c’est essentiel. Elle dit aussi combien Lise Meitner était une belle personne, et c’est tout aussi essentiel.

A La Reine Blanche jusqu’au 28/04/24
Vendredi : 19h00; samedi : 18h00; dimanche : 16h00
Durée : 1h25
A La Reine Blanche Avignon : Festival Avignon Off 2024, 14h30

Texte : Elisabeth Bouchaud
Avec : Elisabeth Bouchaud, Benoit Di Marco, Imer Kutllovci
Mise en scène : Marie Steen
Compagnie : Reine Blanche Productions

Visuel : Pascal Gely

Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com

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