
Ex Machina aux Plateaux Sauvages : un beau spectacle coup de poing, Carole Thibaut démonte la machine de la domination patriarcale qui se reproduit, lance un cri de guerrière, un appel tripal à sa destruction
Le rideau est encore baissé fermé, voilà les annonces classiques, faites en robe du soir. Classique, le téléphone, moins classique, si votre prostate ou votre périnée vous travaillent, sortez discrètement, et si vous tentez un rapprochement de votre main avec les cuisses de votre voisine, assurez-vous de son consentement. Ah, le livre de la pièce est en vente au bar. Les annonces étaient faites par la directrice du Théâtre National de Montluçon, qui vient nous présenter Carole Thibaut, autrice, actrice et metteuse en scène de la pièce, et aussi directrice du Théâtre National de Montluçon, qui nous offre, avant de commencer, une virgule musicale. Le rideau s’ouvre, une baignoire à pattes de lion, une tête de cervidé, des tentures rouge sang. Je suis une chevalière juchée sur mon lion…
La directrice de Théâtre National est-elle encore crédible en tant que Directrice si elle se présente maintenant sous nos yeux en tant qu’Actrice ?
Carole Thibaut va démonter la machine, les mécanisme de domination, de genre, deux mots qui se mêlent pour former le patriarcat. Un patriarcat dans lequel elle baigne depuis qu’elle est enfant, l’ainée d’un père dominateur, un monde où l’homme décide de tout. Plus tard, en couple, une génération a passé, pas grand chose n’a changé. Actrice, son métier, sa passion. Directrice de Théâtre National. Montluçon, la ville d’une vie ? Environnée de prédateurs. Un cri de rage qui devient un cri d’appel à la prise du pouvoir, à la mise à bas de cette foutue machine, que, simplement, elle cesse de produire monstres après monstres, dominations après dominations. Un cri de guerre pour appeler à la paix.
Ça, c’est le texte, le pan du spectacle qui parle au cerveau du spectateur. Avec son jeu engagé, Carole Thibaut va aller chercher ses tripes. Ça aurait pu être une conférence dont on sort en disant « Oui, c’est vrai elle a raison, allons boire un verre » devient une série de crochets et d’uppercuts. La voilà qui se transforme, les attributs de la femme qu’on désire, la caricature de la femme objet. Qui démonte en l’inversant la mécanique d’un harcèlement si ordinaire.
Carole Thibaut a construit Ex Machina avec ses notes, ses réflexions, ses lectures. Elle dit les choses. Celles dont on ne parle pas. Dès le début, souvenez-vous, les besoins physiques des spectateurs, les frôlements dans l’ombre.
Son cri est spontané, sa revendication tripale. L’univers un peu suranné qui précédait le lever de rideau s’est transformé en une impulsion instinctive, un ras le bol qui déborde, prêt à tout emporter sur son passage, un glissement qui n’est pas que du terrain sémantique.
Quand le spectacle prend fin, il n’existe plus qu’un choix : entendre son cri, la suivre.
C’est un beau spectacle, formidable(1) coup de poing, une forme spontanée au débordement maitrisé, un appel tripal à mettre à bas la machine de la domination patriarcale, un cri de guerre.
Aux Plateaux Sauvages jusqu’au 02/12/23
Du lundi au vendredi : 20h00; dimanche : 18h00
Durée : 1h35
Texte : Carole Thibaut
Avec : Carole Thibaut
Mise en scène : Carole Thibaut
Visuel : Pauline Le Goff
(1) formido : la terreur; formidare : craindre, redouter
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com
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