
Pinochio (live) #3, une performance d’Alice Laloy : un spectacle qui bouscule, violent, un peu obscène, avec un fonds d’espoir sous-jacent. Emmenés par deux adolescents, dix adultes formatent et dé-animent dix enfants. Un très beau travail qui ne laissera pas indifférent.
Sur la scène, sous une lumière blanche, plusieurs tableaux vont se succéder. Des enfants qui jouent, sur un compresseur, une musique très concrète, on entend des battements de cour. Ils sont cinq, huit, dix. Plus tard, à l’appel d’un mégaphone, ils prendront des bassines, quitteront la scène. Voilà maintenant dix adultes qui défilent, poussant une structure en kit, ils vont l’assembler, chacun son établi. Les enfants vont revenir, chacun un adulte qui va l’installer sur son établi, le dé-animer, l’uniformiser, en faire un pantin désarticulé. L’érotiser, un peu, aussi. Plus tard enfin, assis en rond devant les adultes alignés, dans une danse spasmodique, les enfants retrouveront la vie.
Pinocchio(live) est un spectacle qui bouscule, dont on ne sort pas indemne. C’est violent, psychologiquement violent, un peu obscène. C’est une performance scénique conçue par Alice Laloy pour vingt deux interprètes, dix enfants, dix adultes, et deux adolescents, ce sont ces deux adolescents qui donnent le rythme, qui contrôlent ce qui se passe sur le plateau.
Il y a les adultes, des humains, dans une vision très 1950 de l’industrie, ce n’est pas encore le travail à la chaine, chacun assure le montage de son outil, la dé-animation d’un enfant, le rangement du début à la fin. Tout est dans le détail, six poches pour six aiguilles pré-enfilées par exemple. Ils sont sous la pression du rythme intimé par la musique, dans une course contre la montre, on sent à la fois la compétition qui existe entre eux, et la solidarité qui les unis.
Il y a les enfants, est-ce un rite de passage qui les emmène de l’innocence spontanée à l’obéissance qui les rendra aptes, plus tard, à prendre en charge un établi, qui leur apprend à accorder une confiance absolue à l’adulte qui les contrôle ?
Il y a les deux adolescents, l’âge où on se cherche, où on cherche à se comprendre, où on joue encore, où on joue déjà à être grand. Ils donnent le rythme, ils font froid dans le dos. On n’est peut-être pas très loin de l’univers noir de Peter Pan, pas le dessin animé, le vrai Peter Pan, celui de J. M. Barrie, celui qui ne vieillit pas et qui tue les enfants perdus quand eux avancent en âge.
Et l’obscénité ? je l’ai ressentie, agressive, glaçante, au moment où les adultes vont coudre les fils qui feront des enfants des marionnettes, quand l’aiguille rentre sous la peau pour créer le contrôle total.
Y a-t-il encore de l’espoir dans cette vision du monde proposée par Alice Laloy ? Oui. En fait oui. Dans les regards que s’échangent les adultes. Ils ont été formatés, ils n’ont pas d’autre choix que d’exécuter les taches qui leurs sont confiées, et pourtant ils se soutiennent, ils s’entraident, à distance, d’un geste, d’un regard. Le réveil des enfants à la fin, aussi, bien sûr, mais surtout cette humanité, cette complicité inaltérable, inextinguible.
C’est un fantastique travail réalisé par Alice Laloy et son équipe d’avoir conçu et monté ce spectacle. C’est réglé au cordeau, on sent la précision de la mise en scène, on admire la performance des adultes, bien sûr, et surtout celle des dix enfants, des deux adolescents, ils se sont investis, ils ont travaillé plusieurs mois pour arriver à ce résultat, ils méritent un grand bravo, un grand coup de chapeau. Le parent en moi se demande ce qui restera de cette expérience dans l’esprit de ces enfants, ces vrais enfants qui ont joué le jeu de la dé-animation, quand ils sortiront de l’adolescence.
En tournée 2023-2024 :
Premières à Charleville-Mézières / FMTM : 22 et 23 septembre 2023
Le Bateau Feu – SN de Dunkerque / Hors-les-murs au Bercail : 5 au 7 octobre 2023
Points Communs – SN de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise : 12 au 14 octobre 2023
La Comédie de Clermont-Ferrand – SN : Festival Transforme – Fondation d’entreprise Hermès : 11 au 13 janvier 2024
Théâtre du Nord – CDN : 31 janvier au 2 février 2024
Le Trident – SN de Cherbourg-en-Cotentin : 5 & 6 avril 2024
Théâtre National de Bretagne – CETC : Festival Transforme – Fondation d’entreprise Hermès : 17 au 19 mai 2024
Durée : 1h10
Conception : Alice Laloy
Avec : Alice Amalbert, Mathilde Augustak, Matthias Beaudouin, Étienne Caloone, Ashille Constantin, Roxane Coursault, Robinson Courtois, Nina Fabiani, Léon Leckler, Valentina Papić
Et les enfants : Charlotte Adriaen, Nohé Berafta, Louna Berafta, Juliette Martinez, Mila Ryckebusch Vandaële, Romane Sand, Elya Tilliez, Eléna Vermersch, Giulio Risaceo, Iness Wilmotte, Éloi Gonsse Martinache pour « l’entrée des enfants » à Dunkerque et à Lille et Edgar Ruiz Suri (remplaçant)
Mise en scène : Alice Laloy
Visuel : DR
Cette chronique a été publiée pour la première fois sur www.jenaiquunevie.com