Un ennemi du peuple

Une belle pièce, ramenée à l’essentiel, à voir par tous ceux qui aiment le théâtre qui fuse. Et une analyse de la façon dont les radicalismes prennent le pouvoir qui fait froid dans le dos.

(c) Vincent Fillon

Sur la scène… rien. Elle est libre, des chaises accueillent les spectateurs au fond, à cour et à jardin. Juste une table, avec quelques verres. Le jeu est un peu biaisé, ceux qui n’ont pas de masques sont forcément les acteurs. La salle s’éteint, on entre directement dans l’action, « Thomas est là ? »

Thomas, c’est le docteur Stockmann, le médecin des Bains. Les Bains font vivre la ville, il vient de découvrir que le sol est pollué, que l’eau est bourrée de germes. Il va exposer le problème, soutenu par le journal local (Le Messager du Peuple), l’Association des Petits Propriétaires. Oui… mais le maire de la ville est son frère, les travaux dureraient deux ans, la ville n’a pas les moyens de les payer. Deux ans sans Bains, c’est la mort de la ville. Alors, petit à petit, de défenseur de l’intérêt de tous, Thomas va devenir celui qui s’attaque aux intérêts de tous les chacuns, et en payer le prix. Comme tout bon messie, son discours clair n’est pas entendu, et il finira crucifié.

Guillaume Gras, qui signe l’adaptation et la mise en scène de la pièce d’Ibsen, voulait aller à l’os. Il a atteint son objectif. On voit chaque personnage évoluer, on connait sa situation particulière qui lui fait changer d’avis sur l’intérêt général, on comprend les raisons objectives pour lesquelles il faut que Thomas se taise. C’est une analyse de la montée des radicalismes, des leviers des populismes. Elle fait froid dans le dos.

C’est rapide, efficace, clair. Certaines pièces se perdent en méandres, laissent les personnages s’interroger sur leur destin dans de long monologues. L’Ennemi du Peuple, c’est le contraire. Ca fuse, les répliques partent, les relances suivent, les actions s’enchainent. Les acteurs se lèvent, interviennent dans l’action, s’assoient. Pas le temps d’un intermède musical, d’un changement de lumière, il y a urgence, il faut aller vite. Le spectateur est au cœur d’un match de handball, il n’est pas assis devant une retransmission de curling.

Je pourrais ratiociner sur le parti pris, chipoter sur les choix de direction d’acteur (ils jouent tous bien, surjouent quand même un peu)… L’essentiel ? Ils ont pris mon attention à la première seconde, ne l’ont pas lachée un instant. Le texte est servi, le message passe clairement, le spectateur est enthousiaste. La troupe méritait les longs applaudissements qui ont conclu la représentation.

Si vous aimez le théâtre qui fuse, celui qui porte un point de vue, qui vous fait passer un bon moment, qui vous fait réfléchir à la sortie de la salle, allez au Théâtre de Belleville, vous m’en direz des nouvelles.

Au Théâtre de Belleville jusqu’au 30 septembre 2020
Mardi : 19h00 / Mercredi et jeudi : 21h15

Texte : Henrik Ibsen librement adapté par Guillaume Gras
Avec : Ivan Cori, Marie Guignard, Eurialle Livaudais, Bruno Ouzeau, Nicolas Perrochet, Gonzague Van Bervesseles
Mise en scène : Guillaume Gras

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