La Découvreuse Oubliée : La vieille dame, les huissiers et les hypocrites

La Découvreuse Oubliée à La Reine Blanche : Marthe Gautier est la chercheuse qui a découvert l’origine de la trisomie 21, qui a été spoliée de l’aura de cette découverte. Le texte d’Elisabeth Bouchaud dit la vie de Marthe Gautier, comment et pourquoi après cinquante ans de silence elle a décidé de parler. Une distribution magistrale emmenée par Marie-Christine Barrault, une mise en scène graphique de Julie Timmerman à savourer d’urgence.

Sur la scène, une estrade nappée de noir, trois micros. Nous sommes le 31 janvier 2014 à Bordeaux, aux Assises Mondiales de Génétique Humaine et Médicale. Du fond de la salle, Marie-Christine Barrault, manteau noir, arrive, porte-document à la main. Marthe Gautier commence à s’installer quand deux huissiers arrivent à la demande de la Fondation Jérôme Lejeune, le tribunal les a autorisés à enregistrer son intervention pour s’assurer que le rôle de Jérôme Lejeune ne soit pas minimisé. Voilà le professeur Lacombe, l’organisateur, un congrès ne saurait se tenir sans liberté de parole ! Sa solution ? supprimer l’intervention de Marthe Gautier. Et qu’elle n’y assiste pas, il dira qu’elle est malade. Marthe Gautier, 89 ans, reprend le train pour Paris.

Elisabeth Bouchaud a découvert l’existence de Marthe Gautier en janvier 2014, dans Le Monde qui rapportait cet événement. Elle a tiré le fil de la femme qui, après cinquante années de silence, a décidé de lever le voile, et qu’on s’acharne à faire taire. Une histoire violente, l’histoire d’une jeune fille que Robert Debré envoie à Harvard poursuivre ses études, qui revient dans le service de Raymond Turpin, qui finance son laboratoire en s’endettant, dont Jérôme Lejeune subtilise les lames parce qu’il dispose d’un meilleur microscope… et tire la couverture à lui. Elisabeth Bouchaud dit la souffrance de Marthe Gautier qui est revenue à ce qu’elle voulait faire (elle sera une grande dame de la cardiologie pédiatrique), elle dit les années 70 quand Jérôme Lejeune est sur les plateaux pour combattre l’IVG avec l’aura subtilisée d’être le découvreur de la trisomie 21 et sa proximité avec le pape Jean-Paul II, une violence qui augmente quand on envisage sa béatification. Marthe Gautier accepte alors de prendre la parole.

Le texte d’Elisabeth Bouchaud vient dire la vie de Marthe Gautier. Ce n’est pas seulement un témoignage, ni une biographie. C’est un nouveau coup de projecteur sur un mode de fonctionnement. Lise Meitner, Jocelyn Bell, Rosalind Franklin, les autres héroïnes de la série Les Fabuleuses, avaient vu elles aussi un homme tirer à lui la renommée de leurs découvertes, elles aussi avaient tourné la page. Un texte fort, précis, violent. Mis en scène avec une précision épurée par Julie Timmerman, dont le parti pris rappelle le trait noir des romans graphiques, on souhaiterait repartir avec pour l’offrir à ceux qui ne franchissent pas le seuil des salles de théâtre.

Sur scène, magistrale, Marie-Christine Barrault est Marthe Gautier. Présente du début à la fin, je pourrais revoir la pièce juste pour ne pas quitter des yeux son regard. Entourée de Matila Malliarakis, toujours aussi magnétique, de Marie Toscan, et de Mathieu Desfemmes, pétillant. Soutenue par la création sonore de Mme Miniature, les lumières de Philippe Sazerat.

La salle s’est levée à la fin de la pièce, a rappelé les comédiens encore une fois. Ils le méritent.

Pourquoi aller voir La Découvreuse Oubliée ? Bien sûr parce que c’est du bon théâtre, un texte ciselé dont vous apprécierez les pics de tension, la mise en scène graphique, la distribution impeccable. Parce qu’une piqure de rappel sur un mode de fonctionnement où les hommes effacent les femmes (l’effet Matilda) est toujours nécessaire. Parce que vous aimez l’histoire, les sciences.

Ou parce que vous pensez que la vérité doit être soutenue, même quand cette vérité est une tache sur une image de pureté. Elisabeth Bouchaud ne juge pas, elle raconte. Elle dit les faits, elle laisse le spectateur les peser, construire son opinion. Opportuniste, hypocrite, manipulateur, emporté dans quelque chose qui l’a dépassé, corseté dans ses valeurs morales ? Il y a matière à ce que vous vous posiez la question, trouviez votre réponse. Dans le contexte violent qui défend la réputation de Jérôme Lejeune au delà de ce que lui même revendiquait, qui a vu l’INSERM prendre position à ce sujet, c’est important.

Retenez ce nom. La découvreuse du troisième chromosome sur la paire 21, celle qui savait faire les cultures, qui savait lire les lames, c’est Marthe Gautier. Allez la rencontrer à La Reine Blanche

Au Théâtre La Reine Blanche jusqu’au 29/03/26
Mercredi, jeudi, vendredi : 19h00; samedi : 18h00; dimanche : 16h00
Durée : 1h15

Rencontres à l’issue des représentations :
→ Le 24 janvier : avec Sylvaine Turck-Chièze, physicienne et directrice de recherche honoraire du CEA, ancienne présidente de l’association femmes et sciences, qui eu la chance de rencontrer plusieurs fois Marthe Gautier.
→ Le 30 janvier : avec Alain Fischer, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de médecine expérimentale, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine.
→ Le 31 janvier : avec Tatiana Giraud — directrice de recherche au CNRS, petite nièce de Marthe Gautier, membre de l’Académie des sciences : Marthe Gautier, scientifique brillante, brillant exemple de l’effet Matilda
→ Le 8 février : avec Aurore Évain — historienne du théâtre, actrice et dramaturge : Le matrimoine littéraire, théâtral et linguistique /​évolutions et enracinements
→ Le 15 février : avec Nathalie Lidgi-Guigui — physicienne et membre du bureau de la commission femmes et physique de la société française de physique : Revalorisations des modèles féminins dans les domaines scientifiques

Texte : Elisabeth Bouchaud
Mise en scène : Julie Timmerman
Avec : Marie-Christine Barrault; Marie Toscan; Matila Malliarakis; Mathieu Desfemmes
Compagnie : Reine Blanche Productions

Visuel : Pascal Gély

Cette chronique a été publiée pour la première fois sur http://www.jenaiquunevie.com

PS : il est écrit sur la feuille de salle que A la demande des enfants de Jérôme Lejeune, nous informons le public qu’ils n’ont pas donné leur consentement et considèrent que la pièce, bien que fondée sur des personnages réels, est une fiction. C’est beau, un monde où la bienveillante bienveillance de tous soutient la liberté d’opinion de chacun.

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